Rendez-vous est pris jeudi 25 janvier à midi. Nous arrivons dans un joli petit hôtel de la rive gauche. Nous nous installons tranquillement dans un petit salon et nous voilà partis pour une demi-heure de conversation à bâtons rompus avec l’auteur du Livre de Joe présent à Paris pour la sortie de son nouveau roman Tout peut arriver. Il n’y a aucun doute, Jonathan Tropper est américain, blond, bonne bouille, et drôle, très drôle. Son talent, il le travaille, son possible succès est sujet de plaisanterie, en tous les cas, nous, on y croit. Ce roman, ça fait un an qu’on l’attend, et on n’est pas déçu. Jonathan Tropper serait-il en passe de devenir une valeur sûre ?
UEJF Art et Culture : Pouvez-vous nous raconter vos débuts littéraires ?
Jonathan Tropper : J’ai eu un parcours universitaire. J’ai suivi un master en littérature et écriture à
la NYU (NDLR : New-York University). Je me suis alors rendu compte que la seule chose que je voulais faire, c’était écrire. J’ai écrit un premier manuscrit qui a été refusé partout. Puis, j’ai écrit Plan B que j’ai envoyé à une trentaine de maisons d’édition et quatre m’ont donné une réponse positive. J’étais super content, c’est plutôt rare d’avoir une réponse positive, alors quatre !
AC : En parlant de Plan B, il n’est pas sorti en France, y a-t-il une traduction prévue ?
JT : C’est à moi de décider si je vends ou non le titre à l’étranger. Pour l’instant, je considère qu’il est moins bon que les autres et qu’il ne mérite donc pas une traduction. Mais, si mes ventes explosent et que, quoique j’écrive, ça fasse un carton, alors peut-être ! (Rires)
AC : Tant dans Le Livre de Joe que dans Tout peut arriver, vos personnages ont environ trente ans et traversent une crise. Êtes-vous le concepteur d’une « crise de la trentaine » à l’image de la crise de la quarantaine ?
JT : Effectivement, j’ai le sentiment que l’entrée dans la trentaine est une période de crise. Arrivé à cet âge, on a généralement construit une famille, on a un boulot stable, en bref, on a posé les bases de sa vie. C’est forcément un moment de bilan, c’est notre dernière chance de changer les choses parce qu’après, c’est trop tard, c’est de là que vient cette angoisse de la trentaine. J’ai l’impression que c’est un phénomène très répandu.
AC : Vos personnages sont profondément attachants, humains. Quelle est la part d’autobiographie dans votre livre ?
JT : Mon roman est très peu autobiographique. Il y a juste le personnage de Norman (le père du héros qui a abandonné toute sa famille après avoir trompé son épouse, ndlr) qui est inspiré de quelqu’un avec qui je travaillais. Lui aussi avait abandonné sa famille. Il n’était pas possible, j’ai même dû édulcorer le personnage sinon personne n’y aurait cru. Il me rendait complètement fou.
AC : Parlez-nous de vos remerciements qui sont pour le moins énigmatiques.
JT : La personne qui a inspiré Norman ne lira jamais le livre, ce n’est pas son genre (rires). C’est pourquoi je l’ai mis en remerciement, au moins ça lui fera plaisir.
AC : Et la « petite graine » ?
JT : J’ai un ami dont je suis très proche depuis l’enfance, d’ailleurs on vit juste à côté. On a l’habitude de s’avoir au téléphone très souvent. Mais, pendant une semaine, il n’a pas donné de nouvelles, il n’est pas allé au travail… Il avait trouvé du sang dans ces urines. C’est quand plus tard il m’a raconté sa folle semaine qu’est née l’idée de ce livre.
AC : Vers la fin du roman, il y a un retournement de situation assez surprenant dont nous tairons la nature à nos lecteurs. Pourquoi arrive-t-il si tard dans le roman sans aucun indice qui ne l’annonce ?
JT : J’ai, à vrai dire, longuement hésité. La première version du manuscrit comprenait nombre d’indices, mais je voulais que ce soit une véritable surprise pour les personnages, d’où le choix de ce deus ex machina qui comme dans les tragédies grecques vient mettre un point final à l’histoire.
AC : Le Livre de Joe va être adapté en film…
JT : En fait, c’est d’abord Tout peut arriver qui sortira en premier. Le tournage commence à l’automne. Il sera produit et interprété par Tobey Maguire (Spiderman ndlr). Le script a été écrit par Dan Futterman, le scénariste de Truman Capote. Je l’ai lu il y a seulement deux semaines, j’ai adoré.
Pour Le Livre de Joe, ça a été très différent. On m’a proposé trois scénarii différents, aucun ne me plaisait. C’était tellement catastrophique que j’ai décidé de l’écrire moi-même, même si, généralement, ça ne se fait pas aux Etats-Unis.
AC : Sera-t-il interprété par Kirsten Dunst et Leonardo Dicaprio comme dans le livre ?
JT : (rires) Quand j’ai écrit le Livre de Joe, ils étaient beaucoup plus jeunes. En plus, Léo est beaucoup trop beau par rapport à Joe. Par contre, on parle de lui pour l’adaptation de mon prochain livre (sortie en mai aux USA ndlr), mais ça fait des années qu’il ne fait que des films sérieux où personne ne décroche un sourire (rires), alors jouer dans une comédie !
Petite anecdote marrante, sur un site de fans de Kirsten Dunst, des gens postaient des messages du genre « j’ai entendu parler d’un film avec Léo Dicaprio. Où peut-on le trouver ? »
AC : Joe et Zach, les héros de vos deux romans traduits en français sont Juifs…
JT : Certains auteurs américains sont spécialisés dans ce genre d’écriture, style Philippe Roth (Le Complot contre l’Amérique ndlr). Pas moi. J’ai passé deux ans en Israël. J’aurais plein de choses à raconter sur les gens que j’ai rencontré là-bas mais, pour l’instant, je veux rester plus universel et puis, honnêtement, si mes personnages sont juifs, c’est parce que je parle de ce que je connais, s’ils étaient catholiques, j’aurais beaucoup trop de recherches à faire (rires). Peut-être que quand je serais très célèbre, j’écrirai sur le judaïsme.
AC : (À Nathalie Perrony, la traductrice du Livre de Joe et de Tout peut arriver, qui accompagne Jonathan Tropper) L’écriture des deux romans est très différente. Est-ce une chose qui se ressent autant en anglais ?
NP : Oui, ces deux livres sont très différents, tant dans ce qu’ils racontent que dans leur structure. D’ailleurs, Le Livre de Joe est écrit à la première personne.
JT : Les gens ont en général préféré Le Livre de Joe. Peut-être parce qu’il est plus universel. Dans Tout peut arriver, je parle vraiment d’une période plus précise de la vie, ce bouleversement de la trentaine. C’est peut-être dû aussi au lieu de l’action : la province a une portée plus grande, plus universelle que la vie new-yorkaise.
AC : Votre écriture est assez « féminine ». Vous allez loin dans les sentiments de vos personnages !
JT : En effet. Les critiques ne savent pas dans quelle case me mettre, comment parler de ce que j’écris. Nous sommes encore peu nombreux à parler des sentiments des hommes. Il y a aussi Nick Hornby.
Je croyais écrire principalement pour des hommes, mais mon agent m’a détrompé. Visiblement mon lectorat est surtout féminin.
AC : Et bien espérons que vos livres réconcilient enfin les deux sexes dans la lecture !
En bref :
Tout peut arriver, roman de Jonathan Tropper. Ed. Fleuve Noir, 385 pages, 19 euros.
Le Livre de Joe, roman de Jonathan Tropper. Ed. 10/18, 412 pages, 8,50 euros.